Pour ce mois de février, nous sommes heureux de vous faire découvrir un auteur majeur des Caraïbes Edgar Mittelhozer à travers son roman sombre et intriguant « Eltonsbrody ».

Un texte fascinant sur l’affreuse passion des hommes pour le rejet de l’autre

Quelques romans ont été traduits par Plon dans les années 50 mais une grande partie de ses romans sont inconnus en France. Voici quelques éléments pour permettre de situer l’importance de Edgar Mittelholzer dans le paysage littéraire.

 

Exploitée tour à tour par la Hollande et l’Angleterre, la Guyane britannique est habitée par une population locale amérindienne, réduite à l’état de minorité, qui voit affluer à partir du xviie siècle des esclaves d’Afrique centrale venant travailler de force dans les champs de coton et de canne
à sucre.

C’est sur cette terre qu’Edgar Mittelholzer (1909-1965)  grandit entre un père s’enorgueillissant d’ancêtres venus d’Europe et une mère créole à la peau claire, qu’elle entretient en ne sortant qu’abritée d’une ombrelle. Comme tout bon enfant de la classe moyenne de cette colonie britannique, Edgar Mittelholzer semble promis à une tranquille carrière au sein de l’administration corrompue d’un territoire où le racisme et la conscience de classe se disputent la première place des obsessions. Or, il est né avec la peau sombre, un Swarthy boy – un garçon basané – pour reprendre le titre de son autobiographie. Détesté par un père empli des préjugés de son temps et délaissé par une mère névrosée, le jeune Edgar se plonge dans la littérature et se rêve écrivain.

En 1938, après de multiples tentatives infructueuses, il reçoit une réponse positive d’un éditeur londonien pour son livre Corynthine Thunder (inédit en français). Mais l’entrepôt de l’éditeur est détruit par un bombardement allemand peu après l’impression de l’ouvrage. Seuls quelques exemplaires subsistent. Dépité, il s’engage comme volontaire dans la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale mais, victime d’épisodes dépressifs violents, il est contraint de rentrer chez lui. À la recherche d’une vie meilleure et poussé par son ambition littéraire, il décide de quitter les Caraïbes à la fin de la guerre pour se rendre à Londres. Employé au British Council, il rencontre Leonard Woolf, le mari de Virginia, avec qui il se lie d’amitié. Hogarth Press, la maison d’édition créée par Virginia et Leonard Woolf, devient alors l’éditeur d’Edgar Mittelholzer. C’est avec A Morning at the Office (Un matin au bureau, Gallimard, 1954), un roman sur le racisme et les problèmes sociaux à Trinidad, qu’il connaît sa première reconnaissance critique. Dès lors, il enchaîne les publications et devient le premier auteur caribéen à connaître un succès important, ce qui le pousse à quitter son poste au British Council. Durant cette période, il vit – modestement – de ses écrits, intervient régulièrement dans l’émission de la BBC Caribbean Voices à laquelle participe, entre autres, V.S. Naipaul.

Rattrapé par ses névroses et peinant à renouer avec ses premiers succès, il met fin à ses jours le 5 mai 1965 dans un champ près de Farnham en Angleterre. 

Tous ses livres portent le traumatisme d’avoir été aux yeux des autres le « Dark one ». Blessure originelle qu’il transforme, triture, sublime dans une œuvre inquiète qui se demande si l’origine de la haine ne serait pas la haine de l’origine. Cependant, si son œuvre est si forte, c’est par sa façon d’aborder de biais cette thématique. Dans Eltonsbrody, en empruntant au roman gothique ses crépuscules, l’auteur transfigure ce qui le ronge. Absorbé par la nature devenue une menace, ébahi par des descriptions hallucinées, le lecteur dévale, en se délectant, la pente qui conduit de l’humain à l’inhumain. Tensions, frissons, effroi sont autant de couleurs qu’Edgar Mittelholzer utilise pour peindre la haine de soi due à cette affreuse passion des hommes pour le rejet de l’autre. Un thème qui résonne terriblement avec notre présent, et nous donne la preuve que les auteurs morts sont on ne peut plus vivants. 

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